Se mêler, s'en-mêler, s'emmêler

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Comment vivre, agir, être sang-mêlé, en s'en mêlant, sans s'emmêler ?

Dans ma relation à l'autre, je peux décider de vivre à côté de lui ou de faire avec lui, c’est à dire être dans le nous, dans le "ensemble".

Dans le "vivre à côté", la relation est désertée. Dans le "vivre et interagir ensemble"
comment faire pour être dans la justesse du lien ? Aller à la rencontre de l’autre, sans le "coloniser" ?

La "belle" relation est une musique composée à plusieurs qui demande talent, travail et ajustement permanent ... Et pourtant, quelquefois, avec les meilleures intentions du monde, la belle, la magnifique relation, peut conduire au pire.


Au fil du vivant …


Il y a quelques années de cela, Henri, m'en a apporté une très belle manifestation. Il m'a très vite expliqué qu'il était "empathique". Vous savez, l’empathie … Cette capacité à se mettre à la place d'autrui, à percevoir ce qu'il ressent.

Il était effectivement très attentif à l'autre et me l'a montré personnellement à plusieurs reprises dans notre échange, au cours de l'accompagnement que je lui proposais.

Souvent, dès ses premiers pas dans la pièce, il me demandait comment ça allait pour moi. Si j'étais bien assis, comment je me sentais. Il s'interrogeait sur ma journée, en concluait des choses. Un jour il m'a proposé de reporter la séance si j'étais fatigué.

Cette "attention" prend de la place, chez l'autre. En l’occurrence ca prenait beaucoup de place dans notre relation de travail. Dans cette attention extrême, il me "racontait" évidemment quelque chose.
 

Un envahissement


Il venait ici pour travailler sur son histoire, interroger son rapport au travail, les interactions avec ses collaborateurs et, au lieu de cela, il "prenait soin" de moi et tentait de comprendre ma vie. C’est ce qui apparaissait de plus flagrant. D’autant que dans cette prise de soin, il y avait quelque chose de "trop présent", d’ "invasif", une avancée dans le territoire de l’autre … sans y être invité. Tout en faisant cela, il évitait magnifiquement ses propres sujets …

J’aurai pu penser qu’en faisant cela, il "prenait le cadre", mais non, ce n’était pas cela … Il ne voulait pas "se mettre à parité" avec moi, mais ne pouvait s’empêcher de se questionner à mon propos.

J'ai souhaité partager cette analyse avec lui. Je lui ai également fait part de mon ressenti qui m’ "alertait" sur un envahissement de mon "territoire"

Notre travail a réellement pris une tournure nouvelle ce jour-là. Je lui ai demandé si ce qu'il vivait à cet endroit, là, ici, entre nous, il le vivait aussi ailleurs, dans d'autres relations ...

Il se questionna sincèrement et dans un murmure me dit qu'il "allait" souvent chez l'autre.

L'autre, il voulait l'aider, le comprendre, l' "habiter"... Comme si, son lieu à lui, son propre corps, son être, ce qui lui aurait permis de dire vraiment "je", l'endroit de son désir, de ses envies, l'endroit où il aurait pu parler de sa véritable voix, était inhabitable.

Aller aider l'autre, travailler chez l'autre, représentait une façon "économique" de questionner des sujets importants sans s'impliquer soi-même, sans s’impliquer personnellement. "Economique" dans le sens où c’est moins engageant de travailler sur l’autre que de découvrir ses propres bosses, de naviguer tout au long de ses routes et dédales … Cela lui donnait également l'illusion qu'il avançait sur son propre chemin à travers ça.

Mais ... Quand interrogeait-il son véritable besoin si ce n’est avec moi, en séance ? Quand s'occupait-il de lui ? Quand s’occupait-il de sa propre histoire, plutôt que de se perdre dans l’histoire de l’autre … ?
 

S’emmêler


Il y a une frêle frontière entre se mêler et s’emmêler …

Etre intéressé, écouter, apprendre de l’autre est une bénédiction pour celui qui sait ouvrir un champ comme celui-là.

Investir le territoire de l’autre et à partir de là imaginer tous les possibles pour lui, projeter ses réactions et trancher pour lui, ça, c’est autre chose.

C’était la façon de faire d’Henri et au fil de nos séances, il prenait conscience de cette floraison personnelle abondante, qui l’amenait à imaginer tous les possibles pour l'autre … Possibles qui ne parlaient pas de l'autre, bien entendu, mais de sa propre vigilance à lui, exacerbée. Une production personnelle excessive qui va habiter un hôte*, un réceptacle, un objet que l’on a dévolu à cela. Une production personnelle qui va habiter une autre personne.

Cet état d'alerte régulier le maintenait souvent en tension. Un "état" constructeur d'hypothèses qui parlaient de sa propre "réflexion" intellectuelle et sensorielle, permanente. Une "créativité" quelquefois massive ... pour l'autre et génératrice du pire : sa "mise en boite".

Et cela – cette forte présence chez l’autre - lui arrivait surtout avec des proches, des collaborateurs proches, les membres de sa famille, avec ses amis ...

Il pensait et ressentait pour tous, se focalisait sur certains sujets, élaborait des hypothèses qui devenaient des vérités, s’emportait quelquefois … Comme une obsession d’aller dans cet autre terrain, celui d’en face, très probablement pour éviter le sien.

Notre chemin fut celui de cette première prise de conscience. Reconnaître nos processus mentaux, nos "habitudes", nos pulsions, les scénarios à l'œuvre dans notre vie. Ce premier regard nous engage dans une voie de transformation. C’est un premier pas. Après cela c’est le chemin de toute une vie.


Prendre l’autre pour un sujet ...


Avec ses besoins, ses désirs, ses envies, ses peurs à même hauteur que nos besoins, nos désirs, nos envies et nos peurs … tout en étant très différents des nôtres.

Même si nous pouvons toujours interagir avec lui, l’autre aura toujours une résonnance propre. L’autre est un autre.

Le réduire, lui faire porter un "allant" qui nous appartient, c’est le rendre objet …
 
 

Ce qui nous appartient


Ce chemin a été une voie laborieuse pour Henri qui a appris, petit à petit, difficilement, à reprendre possession autant qu’il le pouvait de son propre "matériel", de ses projections, de son histoire.

Ici, plus qu'ailleurs, sur l'un des sujets les plus précieux pour moi, ce sujet qui appelle la relation au centre de la scène ... Il me semble important de rester attentif à la justesse du "geste" que l’on esquisse à l’intention l’autre.

Comme tout geste, si celui-ci est trop appuyé ou évanescent, la relation, qui commence par la rencontre et se construit dans le vivant, peut devenir un désert ou un enfer.

Le beau geste, la juste implication, qui survient quand l’on réussit à s’investir, à se mêler sans s’emmêler, est un art en soi, la promesse qui nous appelle au coeur de notre chemin.





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* voir aussi Mutualisme manipulation & dépendance






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Tags Tags :  Meler   Emmeler   L\\\'un   L\\\'autre   Relation   Projection   Ingestion 

Commentaire(s) :

1. Par plogin le 25/06/2014
Voila un texte qui résonne fort en moi. Non pas que je me retrouve dans l'attitude d'Henri mais plutôt dans la recherche de justesse de Wadih, dans son désir très fort de laisser l'autre devenir à sa manière sujet de sa vie. Cela suppose confiance dans la dite vie et des capacités certaines de métacommunication. Chaque entretien devient alors un lieu du dire de l'être. De chacun des êtres... Merci Wadih ! P.

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