Interaction



C
harles explique à Antoine. Lui, il en parle à Christine qui répercute l’information aux managers de proximité. Mais les « managers de proximité », ça n’existe pas.


Benoit, Fred, Jacques, eux … existent. Ils opèrent au plus près du terrain. Ils sont face à moi, dans un travail de groupe. En « bout de ligne », ils font tourner l’usine.
 

 

 



Nous prenons le chemin de cette salle spacieuse dans laquelle nous passerons l’après-midi et nous nous apprêtons à échanger, prendre du recul et pourquoi pas, prendre un peu d’avance … ?

 

*

 

Bernard, lui, dirige son entreprise.

 

Son équipe regroupe de fines lames politiques et stratégiques.

 

Ici, le cerveau parle, avant tout. La vision, les projections …

 

Les derniers résultats ont été mauvais, l’ambiance est terne.

 

*

 

Elle est directrice des achats dans une société de distribution. Christine expose sa difficulté à travailler avec sa direction générale.

 

Michelle, gérante d’une activité de conseil, l’écoute attentivement.

 

Paul, Responsable des Systèmes d’Informations d’une société de trading prend la parole en réaction aux mots échangés.

 

Il nous explique que quelque chose s’est ouvert en lui en entendant Christine s’exprimer. Dans le même temps, il dit cette tristesse qu’il ressent.

 

Ils se sont tous retrouvés là pour « travailler » et élaborer sur ce qui se jouait pour eux, dans le champ professionnel. Ils en ont ressenti le besoin.

 

Prendre le temps, à distance d’une activité effrénée…

 

*

 

Depuis que j’ai commencé à exercer ce métier, je me suis rendu compte de cette position réceptive et apprenante, qui est la nôtre.

 

Ma pratique s’est transformée en permanence et s’est affinée au fur et à mesure des demandes que l’on a pu me faire.

 

Elles me sont arrivées par vague, par cycle, par affinité, et quelque chose de ces demandes m’a toujours échappé, heureusement.

 

Les personnes qui sont venues me voir étaient, à certains moments, plutôt dans le doute et dans la perte de repères. À d’autres moments, j’ai rencontré des « personnages » plus affirmés, plus durs, quelques fois intransigeants.

 

Cette année qui se clôt en douceur a été emprunte de demandes récurrentes autour des groupes. Faire travailler un groupe, en mode coaching.

 

La dénomination est différente d’une situation à l’autre et l’attente réelle de l’équipe, toujours difficile à faire émerger au commencement du travail. La demande sert souvent d’alibi à une descente dans le cœur du sujet, qui se laisse plus ou moins découvrir.

 

Une société qui fonctionne, c’est une certaine idée qui prend racine à chacun des niveaux de l’entreprise et à chacun de ces niveaux, les groupes constitués peuvent porter le mouvement ou rentrer en résistance.

 

Chaque personne a besoin d’être convaincue pour travailler, elle a besoin d’un minium de calme et de sérénité pour se mettre en marche, se mettre en interaction avec les autres et construire, ensemble.

 

Les personnes que je rencontre sont très souvent volontaires et persévérantes. Elles ne revêtent pas pour autant l’armure du guerrier invétéré capable de gérer un quotidien en permanence difficile et intransigeant. En tout cas, pour les personnes qui ont essayé, elles l’ont payé de leur santé, de leur envie ou de leur enthousiasme. Nous sommes en butte à cette limite tellement humaine qui parle de notre seuil de tolérance. Même le corps peut finir par se manifester et il est bon qu’il le fasse. Quelque chose en nous nous rappelle à ce qui est essentiel en soi, ce qu’il ne faut jamais occulter et qui nous permettra d’être dans cette interaction foisonnante et nourricière avec le monde.

 

Les managers de proximité n’ont pas étudié les fondamentaux de la gestion du risque, les mille et une méthodes pour optimiser les processus industriels, la stratégie pour transformer l’entreprise et encore moins les meilleurs moyens de la transmettre. Ils savent néanmoins comment agir en de nombreuses situations et portent l’avenir de leur site, souvent à bout de bras  et sont heureux de le faire.

 

Je pense à cette entreprise familiale créée en pleine période florissante d’après-guerre. Elle semble avoir toujours existé et compte dans le paysage régional, comment va-t-elle gérer cette période intense de restructurations ?

 

Je pense aussi à cette autre société dans le secteur des assurances, qui se voit proposer une nouvelle organisation qui vient du siège et que personne ne comprend vraiment. Tous la reçoivent, souvent mal véhiculée par des supérieurs hiérarchiques dépassés eux-mêmes et qui d’ailleurs n’ont pas toujours éprouvé le besoin d’approfondir … Ils rentrent en contact avec leurs « premières lignes », mais leur démarche est souvent, peu assurée. Il leur faudra prendre le temps de comprendre, apprivoiser le changement qui s’opère dans leur univers et en eux-mêmes aussi.

 

Dans d’autres lieux, plus sombres puisqu’ils appellent notre rapport à la vie et à la mort, il m’est arrivé de voir des personnes agir d’une façon similaire. Je pense aux médecins que j’ai entendu quelquefois "plancher" sur leurs différents malades et en parler en les numérotant … et pendant qu’ils évoquent le cancer en chambre 2, ils s’en vont d’un pas soutenu, vers d’autres chambres toutes aussi chargées…

 

Face à la question de la finitude, il est difficile de gérer son angoisse. Il nous est même quelquefois impossible de la regarder en face. Eh oui, la vie des entreprises et les scénarios qui s’y déroulent nous rappellent tellement les nôtres. Dès que nous nous mettons à entreprendre, nous nous regroupons et nous formons un édifice. Nous apprenons l’altérité, la tolérance, la beauté et quelquefois la douleur de la vie. Nous l’expérimentons au plus près du réel.

 

Et dans nos lieux de seconde vie que sont nos espaces de travail, à côté de ce plaisir que nous pouvons ressentir à exercer notre métier, un mouvement plus difficile peut prendre naissance. Des informations denses, quelquefois incompréhensibles viennent polluer notre quotidien qui devient chargé et pesant, quand il se retrouve au cœur de certains changements profonds.

 

Nous devenons alors, au gré des situations, l’acteur ou le spectateur de ce théâtre grandeur nature qui révèle l’impact d’une société galopante sur notre écosystème personnel, je parle de notre vie de tous les jours.

 

A quel moment prendre le temps ? Ce temps utile pour « poser les choses », commencer à nommer son ressenti, son état, sa vision du futur, de l’endroit où on est

 

Mais peut-être avez-vous déjà pensé à ça pour vous-mêmes ?

Pour le moment, je n’ai pas de temps, je regarderai de plus près quand je le pourrai, quand il fera un peu plus beau, quand … quand on aura fini tout ce chantier. Seulement voilà, le mot fin n’arrive jamais ou alors il est définitif.

 

Et c’est là où ça commence à boucler. Je ne prends pas le temps de m’expliquer à moi-même ce que je vis et en même temps, je ne peux pas et je ne veux pas raconter d’histoires  à mes collaborateurs.

 

D'ailleurs, être manager ou collaborateur, quel sens ça a … ?

 

Mes collaborateurs sont de réels compagnons de vie pour moi. Combien de fois dans les usines, dans le monde des travaux publics, les managers m’ont parlé de cette vie en commun qui devenait primordiale pour chacun d’eux ?

 

Comment je dis à ces collègues – tellement particuliers – ce que l’entreprise attend d’eux ? Nous prenons nos douches ensemble, on cuisine aussi ensemble, sur les chantiers … Comment je peux changer de registre et m’affirmer en tant que manager, alors que je me sens partie prenante de l’équipe ?

 

Ça se travaille de rentrer dans son rôle sans se sentir écartelé par des demandes contradictoires, sans se sentir pris par un double lien.

 

Quelquefois, aux plus hauts niveaux hiérarchiques de l’entreprise, les dirigeants aussi ont besoin d’évacuer leur colère, dire quelque chose de ces stigmates qui se sont creusés à force de prendre la pression sans savoir quoi en faire. À force de lutter en « haute sphère », en abordant et en défendant une certaine idée de l’entreprise.

 

Que faire dans ce contexte quand on est coach ? Réguler ? Confronter ? Transmettre quelque chose de soi ? Je me sens immergé et en perte d’équilibre, souvent … avec une impression pesante de ressentir leur douleur tout en sachant que ce n’est pas possible, je ne vis pas avec eux, je ne travaille pas avec eux et après ce moment saisi au bouillonnement du quotidien, je reviendrai chez moi.

 

À certains moments, quelque chose s’ouvre en eux et en moi. Il m’arrive à ce moment-là de livrer mon ressenti et comme par reflet ils évoquent le leur. Entre nous quelque chose est en train de changer.

 

Nous rentrons enfin en contact.

 

Cette entrée en plein contact qui survient finalement assez rapidement en coaching individuel, laisse la place à une vraie entrée en matière. La « matière » de toutes les personnes présentes qui croisent dans ce lieu leur vision du monde et tentent de s’apprivoiser les unes, les autres. Cette entrée en matière ne peut faire l’économie de la découverte progressive de chacun des participants, elle prend son temps.

 

Il arrive, à certains moments rares qu’en fin de séance, une poignée de main se termine en véritable accolade, une accolade chaleureuse et généreuse offerte souvent par les « plus résistants ». Avec ce geste qu’ils ne font avec personne, ils souhaitent me témoigner ici de ce qu’ils ont partagé, ce moment particulier qui a vu le franchissement d’une ligne réputée dangereuse, celle de leur intériorité. Sortie improbable en territoire – presque – inconnu à laquelle j’assiste, quasiment en permanence, en spectateur médusé.

 

Mais pour en arriver là, il nous faut cheminer dans les interstices les plus aiguisés …

 

Je les questionne. J’aime savoir comment, dans le contexte qu’ils vivent, ils réussissent, malgré tout, à prendre soin d’eux.

 

Certains sont conscients du contre-pouvoir qu’ils détiennent et savent précisément quand et comment ils l’utilisent. D’autres évoquent leurs zones de repli. Quelques-uns me parlent des situations, nombreuses aussi, où ils rencontrent du plaisir en travaillant, des communautés qui se créent, au plus près d’eux, avec les « collègues » issus de l’entreprise ou de sociétés « cousines » qui se trouvent à proximité.

 

Tous ont envie de croire en un avenir. Certains d’entre eux se laissent porter par cette espérance. D’autres, non.

 

Ils ont tellement déchanté … Pour certains, en voyant le fonctionnement de cette équipe dont ils font partie se réduire à zéro. Pour d’autres, en assistant impuissants, à la décroissance lente et inexorable des effectifs… Certains évoquent aussi ces « nouveaux venus », qui s’acharnent à leur expliquer comment mieux travailler … et ces équipes qui se succèdent sans jamais se fixer.

 

Aucune ligne hiérarchique n’est épargnée. « S’il y a un endroit dans cet univers où plus rien ne bouge, dites-le-moi », semblent-ils exprimer…

 

Et ce nouveau questionnement qui affleure d’une manière tellement fébrile qu’il me semble à peine le voir émerger. Tel un souffle qui vient se perdre là, à fleur de peau, et qui s’épuise à force de ne pas se dire, il se détourne de son but comme étouffé par cette loi du silence que certains s’imposent à eux-mêmes.

 

Je ne peux que respecter ces instants, interdits ailleurs, où rien ne se dit.  Ici, on a aussi le droit de se taire et en écho à ce qui ne se dit pas, certaines questions, elles, échappent à ce flot de censure incessant qui les maintenait jusque-là encastrées dans le réel …

 

Comment reprendre la main ? Comment réussir à se dire sans se mentir qu’on détient un quelconque levier sur notre monde ? Qu’il nous est possible d’agir et que notre action, nous en verrons les fruits ? Qu’est ce que je peux gagner à sortir d’une posture de plainte ? Comment je continue à exister après cette attitude que j’ai adoptée il y a quelque temps et qui a fini par se rigidifier en opposition franche ? …

 

Longtemps après ces séances baignées d’une humanité tellement profonde qui laisse entrevoir quelques-unes de ces facettes, je conserve en moi une sensation intense qui porte la trace de ce passage … tantôt en espaces arides, quelquefois en arènes sauvages, mais aussi en belles terres fertiles.

 

Partager : Linkedin  Linkedin 

Wikio
Tags Tags :  Groupe   Prise de recul   Pairs   Dirigeant   Analyse   Pratiques   Echange   Apprendre   Décision   Management   Manager de proximité   Repères   Mode coaching   Changement   Scénario   Registre   Collaborateur   Pression   Contact 

Commentaire(s) :

1. Par Eva le 30/11/2010
...ce geste qu’ils ne font avec personne... ces instants, interdits ailleurs, où rien ne se dit...
Personne j'aime être ; en silence j'aime ainsi.

Réagir, ajouter un commentaire :

Après validation ... laissez nous un peu de temps pour afficher votre commentaire.

Le code HTML dans le commentaire sera affiché comme du texte, les adresses internet seront converties automatiquement.
Vous etes responsable du contenu que vous publiez.