Tuteurs de résilience

 Enfant-tuteur-ICJe me souviens d’une étude que JA. Malarewicz a évoqué au cours de l’un de ses séminaires et qu’il reprend dans son livre « la souffrance de l’homme »*. Cette étude anglaise interroge ce qui fait qu’une personne est « géniale ». Deux conditions ont été trouvées … La première, c’est être orphelin. Et les auteurs de l’étude donnent pour exemple que 70% des grands philosophes sont orphelins. La seconde condition étant de fréquenter des gens géniaux au cours de son enfance.

On retrouve là les questions liées à la résilience.

De son côté, Boris Cyrulnik évoque la question et nous livre une chose étrange … l’observation au scanner des cerveaux de jeunes orphelins abandonnés révèle que certaines zones cérébrales s’étaient presque évaporées du fait de ce traumatisme. Ce qu’il note également et qui est tout simplement incroyable, c’est qu’en confiant ces enfants à des familles d’accueil chaleureuses, leur cerveau, en l’espace d’un an, retrouvait sa taille normale … C’est là que B. Cyrulnik vulgarise le concept de résilience et évoque les tuteurs de résilience**.

Sans aller jusqu’à un vécu souffrant et extrême comme celui de l’abandon, et de fait sans aller jusqu’à la résilience, je trouve que cette idée est belle et porteuse d’espoir (j’avais écrit ‘porteuse d’histoire’).

Sans pour autant devenir philosophe ou génial, chacun de nous fait son chemin et a la possibilité de changer. Il suffit de croiser une personne qui tende la main, que cette personne ait confiance en notre potentiel et le chemin s’ouvre, des voies nouvelles s’élaborent…

Chacun de nous a croisé sur sa route l’un de ces personnages marquants, importants, qui l’ont aidé à grandir, exister, qui lui ont permis de continuer à se développer …

Je me rappelle bien dans ma propre histoire de plusieurs rencontres heureuses de ce type. J’ai croisé plusieurs hommes qui ont eu la générosité de me donner quelque chose d’eux-mêmes et l'un d'entre eux m'a marqué profondément ... Un homme d'une élégance rare.

Prêtre de vocation, psychologue de par ses études et mathématicien juste pour moi... Il était là et m'a accompagné l’espace de quelques mois, les samedis après-midis, alors que j’étais lycéen. Notre alibi ? Les mathématiques. Ça tombait bien, c'était la seule matière où je n'avais besoin de personne. Je lui posais néanmoins des questions et ... Il ne me répondait jamais, en tout cas pas directement.

Je me souviens qu’un jour, je lui avais soumis un problème qui me paraissait plus ardu que les autres... Là il prit une feuille et y traça une courbe, comme une frontière qui sépare deux mondes et il me décrivit cet espace constitué ...

Il marqua ma place dans cet espace par une croix et m'expliqua... « De ce côté-ci, tu es dans l'univers du connu, tu sais comment tu peux cheminer, tu peux faire tel et tel déplacement, c’est comme si tu avais une carte Michelin qui te permet de te déplacer … tu ne peux pas te perdre. »

Et petit à petit, en traçant des déplacements imaginaires sur cet espace improvisé, il se rapprocha doucement de cette fameuse frontière et me dit... « Là, tu vas rentrer dans un lieu que tu ne connais pas encore. Tu vas être amené à faire des pas que tu ne maîtrises pas, tu vas essayer d'avancer sans savoir exactement où tu vas, tu es sur une terre inconnue et tu ne peux résoudre ta question sans aborder cette terre, puisque pour le moment tu n'as pas la réponse... Je te propose que l'on aille dans ce lieu là ensemble... »

Je ronchonnais un peu de ne pas avoir ma réponse au problème que j’avais amené et dans le même temps je sentais que quelque chose s’ « ouvrait » en moi … C’est plusieurs années plus tard que je compris ce qui s’est passé dans ce lieu et ce qu’il m’avait réellement transmis.



Il a aujourd’hui 90 ans et accompagne des familles qui vivent la mort d’un proche. J'ai eu le plaisir de dîner avec lui il y a peu de temps. À un moment, je l'ai vu fouiller dans ces poches pour y trouver des petits bouts de papier sur lesquels il conservait des mots, des phrases, des textes qui l’accompagnaient en toute occasion. Il m’en lut un qui me toucha profondément. Quelques jours plus tard, il me l’envoyait par la poste avec une note … « Souvenir reconnaissant et amical de notre soirée, prière récoltée à Jérusalem, automne 2007, Hubert ». Ce mot accompagnait un texte magnifique que j’ai envie de partager avec vous :


 
Mon cœur
Est devenu capable
De revêtir toutes les formes ;
Il est
Pâturages
Pour les gazelles
Et
Couvent pour le moine,
Temple pour les idoles
Et
Kaaba pour le pèlerin.
Il est la table de la Thora
Et
Le livre du Coran.
Il professe la religion de l’amour
Quel que soit le lieu
Vers lequel
Se dirigent ses caravanes.
Et l’amour
Est
Ma loi
Et
Ma foi.
Ibn ‘Arabî
 
 


Un prêtre catholique à Jérusalem en train de lire des textes soufis qu’il conserve comme des prières … Ça ne s’improvise pas !


Depuis, moi aussi, je garde des petits bouts de papier dans mes poches et n’hésite pas à les ressortir pour y puiser de la paix, de la force et de la joie …









* JA Malarewicz est médecin, psychiatre et spécialiste de l'approche systémique « LA SOUFFRANCE DE L'HOMME. UNE APPROCHE GLOBALE DU FONCTIONNEMENT PSYCHIQUE », Michel Reynaud, Jacques-Antoine Malarewicz


** Je vous recommande cette très belle émission évoquant l’histoire personnelle de B. Cyrulnik « Boris Cyrulnik, à l’assaut du malheur », Empreintes – À la vie, à la philosophie



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Commentaire(s) :

1. Par Françoise le 07/03/2012
Synchronicité ? je viens de lire "Je me souviens..." de Boris Cyrulnik.
Merci pour ton chaleureux partage !
Je retiens le "truc" des petits bouts de papier :)
2. Par Tanakia le 07/03/2012
Plus précieux que "les petits mouchoirs", les petits papiers... ;) As-tu vu la programmation TRANSE SOUFIE D’ALEP MARDI 27 MARS 2012 au Trianon ?
3. Par Wadih le 07/03/2012
@ Françoise : je suis très heureux de ton passage à Paris et de ces échanges que l'on a eu et que l'on prolonge demain ;-)

@ Tanakia : je pensais aussi aux "petits mouchoirs" en écrivant ces mots ;-) On m'a parlé de la programmation de cette "transe soufie" mais je ne pourrai y être ... J'écoute ceux qui vont danser et chanter ce soir là depuis des années... Alep me revient aussi en mémoire pour y être passé enfant. Une pensée triste pour cette ville où la violence est reine en ce moment ... des milliers de victimes en Syrie ... et combien de vies et de familles détruites

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