Faire l’expérience de la liberté

Pression sociale,Urgence,Comité de direction,Prise de conscience,Permission,AuteurQuand je rencontre Christian, jeune patron de production d’une société industrielle, je le sens fatigué. Pour être plus juste, je dirai épuisé. Il semble dépassé par le contexte, à bout de souffle. Il ne sait plus comment assumer la responsabilité qu’on lui a confiée. Quelques années plus tôt, ce jeune ingénieur d’une grande école parisienne est « détecté » comme un « Haut-Potentiel ». L’entreprise souhaite le voir prendre une place de directeur dans la structure.

On lui confie alors une fonction de responsable d’équipe de production qu’il assume pleinement.

Très vite, l’enjeu s’étoffe. Il est positionné comme patron de production mais l’environnement qu’il découvre est plus que sensible. La pression sociale est forte, plusieurs « dérives » sont visibles dans cette entité.

Si l’on écoute le directeur des ressources humaines, la situation sociale de l’entreprise est explosive. Et pour pimenter la situation, celui à qui il succède et qui prend la direction de la division est réputé pour son charisme et dirige d’une main de fer. Quoiqu’il arrive et pour toutes les décisions à prendre, c’est au directeur de division que tous reportent.

La question que je me pose là, c’est à quel niveau je dois intervenir. Tous ressentent l’urgence d’une intervention mais en l’occurrence, dans ce cas précis et au sein du comité de direction, c’est Christian qui est le vrai « client », au sens systémique du terme. Il souffre de la situation, a envie que les choses changent et il est à court de solutions.

Ce qui a émergé pour moi dans cette situation ce sont les marges de liberté que l’on peut s’octroyer dans un univers contraint.

L’homme est capable d’être et de se regarder être. De là nait sa liberté.

Prendre conscience de ce que l’on vit, prendre de la distance par rapport aux pressions qui viennent des autres, et par rapport à celles que l’on se construit soi-même nous aide à nous remettre en contact avec nos ressources profondes et à infléchir le cours de notre histoire.

C’est ce travail de prise de conscience qui va s’opérer au fil de nos séances…

Or conscience et pensée cohabitent et le travail consistera à mettre en mots la situation vécue par Christian, c’est à travers ce processus que l’on peut trouver la bonne distance pour soi entre « je fais, j’agis » et « je me regarde faire, je me regarde agir ».

Un jour, un moine Zen m’a dit, « Vous en occident vous pensez être libres. Pour nous, en orient, nous savons que nous évoluons dans une cage et nous passons notre vie à l’apprivoiser, à en connaître les différents recoins et à y trouver des potentialités pour agir. »

La cage peut revêtir la forme qu’on a envie de lui donner … l’entreprise, la tribu, la famille, l’univers ou le cosmos …

Ainsi, Christian commence à apprivoiser son univers, à aller en explorer le contour, à découvrir et à mettre des mots sur ses croyances, sa vision du monde …

Il y découvre, chemin faisant, ses limites. Oui, il y a quelque chose de perturbant à aller à cette rencontre là. Découvrir ses potentialités mais aussi ses zones de fermeture …

Agir et se regarder agir. Cette prise de distance entre faire et se voir faire, on aurait pu l’écrire encore comme une distance entre « ce que j’étais et ce que je peux devenir ». À partir du moment où nous nous regardons, ce regard nous transforme et nous ouvre un champ de perspectives nouvelles.

Il nous remet en lien avec notre capacité à choisir. Choisir le chemin que l’on prend et celui que l’on abandonne.

Christian va faire l’expérience de « défusionner » par rapport à ce cadre qui est le sien. Ce cadre est intéressant, essentiel. Sans lui, aucune envie de liberté ne peut naitre. Mais il peut être aussi emprisonnant que libérateur.

C’est parce qu’il fait l’expérience de cette contrainte que Christian se met en chemin de sa propre liberté et de son pouvoir d’action.

Il prend conscience de la limite du système mis en place et s’autorise à être le promoteur d’une nouvelle façon de voir l’entreprise et, quelques années plus tard, à la diriger.

Ce qui s’est joué, en toile de fond, c’est une acceptation profonde de ce qu’il était.

Il avait un avis sur la façon de gérer l’entreprise. Il commence à se sentir légitime pour proposer sa vision et la déployer. Il finit par s’autoriser à le faire.

Et cette autorisation parle pour moi …

de la permission que la personne se donne,
de sa capacité à redevenir auteur, au sens de responsable d’une œuvre,
et d’une acceptation à « faire » autorité, d’être garant, de devenir force de référence …
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Commentaire(s) :

1. Par Sébastien le 15/07/2009
Cette "autorisation" ou cette conversion du regard me parle également !!!

Ne pas plus être en mesure de trier et décider le sens ou sa meilleure position pour chaque évènement ou comportement semble entraîner inévitablement une fatigue voire de l'épuisement.

L'effort que la dualité du regard ("être" et "se regarder être") réclame, pour pouvoir rebondir, peut paraître insurmontable.

Alors je m'interroge.

Quelle levier va t'il agir pour trouver de l'énergie nécessaire alors qu'il est persuadé de ne plus en avoir !!!

A partir de quel moment décide-t'il de dessiner et de vivre son propre labyrinthe pour ne plus être cloisonné dans celui de l'"Autre"?

L'individu trouverait-il son énergie dans la possibilité de faire ses propres choix?


Sébastien.
2. Par wadih le 16/07/2009
Merci Sébastien pour ce retour,

Les questions que tu poses sont difficiles…

La première image qui m’est venue date de l’époque où j’ai travaillé dans le monde de la réinsertion…

Il y a une douzaine d’années, j’ai travaillé dans un groupe qui était constitué d’entreprises d’insertion. Ces entreprises ont pour vocation de permettre à des personnes en déshérence de redevenir acteurs au sein d’un système économique qui quelquefois peut devenir difficile d’accès.

Et en te lisant, je pensais, non pas aux managers que je rencontre dans les entreprises que j’accompagne aujourd’hui, mais à ces personnes là.

Une personne en particulier qui n’avait plus de domicile, plus de logement et dont la santé était très fragile. À la faveur d’une mission que nous avons réussi à lui trouver en entreprise, sa vie a changé.

Pour avoir longuement discuté avec les éducateurs sociaux qui constituaient la pierre angulaire de ce dispositif, il ne suffit pas de proposer un travail à quelqu’un pour qu’il revienne au centre. Là, on ne parle plus d’une énergie à retrouver mais d’une véritable coupure avec le système que nous connaissons. C’est dans ce sens que je prends cet exemple.

Ce que les éducateurs m’ont enseigné, c’est que quelquefois, et pour reprendre leurs mots, parce qu’on a touché le « fond de la piscine », que nous donnons le « coup de pied » qui nous permet de revenir à la surface …

Cette image peut être utile pour aborder ta question.

Il peut nous arriver, à un moment ou à un autre, quelque chose qui nous sort de cet « écheveau de liens » qui nous permet de vivre, de prendre du plaisir, d’échanger.

Cette personne que je décris plus haut, reste une personne à part entière. Elle ne se définit pas uniquement par le problème qu’elle rencontre mais aussi par ses envies.

Évidemment, à ce moment-là, ses envies cohabitent avec ses fêlures, sa motivation est impactée par les ressources qu’elle voit comme très limitées.

Et je crois qu’à un moment, il y a comme un appel.

Quand j’écris « appel », je pense à la théorie du monomythe de Campbell qui évoque ce « héros » qui sommeille en nous, qui entend cet appel, qui se trouve en but à un seuil, qui mobilise ses ressources et qui affrontera un Dragon.

Dragon qui n’est autre que nous-mêmes, ou, pour être plus précis, cette partie que nous n’avions pas encore perçue de nous-mêmes (Jung) et avec laquelle on se réconcilie à travers ce voyage initiatique que nous entreprenons.

Ayant intégré cette part d’ombre, nous pouvons continuer notre chemin et tendre vers un accomplissement … Jusqu’à un prochain voyage …

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