Ce qui se joue

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Jean a toujours vécu dans un univers où le travail primait sur tout le reste. Ses parents sont d’origine modeste. Lui, il a de l’ambition. Ils feront tout pour lui, pour qu’il aille plus loin qu’eux n’ont pu le faire …

Une histoire comme la mienne, comme celle de beaucoup d’autres …

Jean grandit et avance dans la vie. Il a de l’énergie et n’en fait pas l’économie. De la semaine au Week-End, souvent, il n’y a aucune séparation. Le soir aussi, pendant que sa petite famille se réunit et échange autour du diner, il a souvent un journal ou un livre à la main. Certaines actualités sont bonnes à connaître et techniquement, il ne faut pas qu’il se « laisse dépasser ».


La séance est difficile. Les mots coulent à flot. Ca va trop vite. Je n’ai pas la possibilité de placer un seul mot, j’ai du mal à l’arrêter. Je ne veux pas, à ce moment-là, l’arrêter.

Il m’explique ses soucis de santé à répétition, un climat dans son couple qui vire à l’affrontement sévère et cette position qui est la sienne et qui, pour reprendre ses mots, « ne correspond à rien ».

Il est dans cette entreprise depuis 4 ans, il a de très belles perspectives mais malheureusement, il ressent que « la machine est lancée » et il ne sait plus comment l’arrêter.



W : « Jean, ça va vite pour moi.
J’ai l’impression que vous répétez, dans le champ de la séance, une histoire que vous aviez laissée en suspens et qui a envie de se faire entendre»
J : « … »
W : « Mon feed-back est peut-être brutal … j’ai la gorge serrée en vous écoutant, là… »
J : « Je vois très bien au contraire ce dont vous parlez, Wadih »
W : «… »
J : « J’ai eu à me battre depuis longtemps pour y arriver et me prouver que j’avais été à la hauteur des sacrifices que l’on a faits pour moi.
Pourtant, j’ai rencontré sur ma route des manipulateurs, des escrocs, sans aucune forme d’état d’âme. J’ai une éthique mais j’ai envie de réussir autant que ces gens. Je les vaux, je veux aujourd’hui être reconnu comme un dirigeant à part entière de l’entreprise »
W : « Que vous apportera ce titre, spécifiquement … ? Et … quel sera le prochain combat … ? »
J : « … »
W : « Si vous vous mettez dans la peau de votre Président et qu’aujourd’hui vous étiez en capacité de décider si oui ou non vous devez laisser toutes les marges de manœuvre à Jean. Qu’attendriez-vous de lui … ?»
J : « J’attendrais de lui qu’il soit capable de fixer la stratégie de l’entreprise, qu’il soit capable de la décliner à travers les différents canaux de distribution, qu’il puisse aussi fédérer ses équipes. »
W : « Pensez-vous avoir ces compétences ? »
J : « J’ai beaucoup gagné sur ces terrains là et il le sait »
W : « vous le lui avez dit ? »
J : « Oui. Encore hier, je lui ai prouvé que j’étais indispensable pour la structure »
W : « Qu’avez-vous fait ? »
J : « Il hésitait à me convier à une réunion et j’ai réussi à me faire imposer par notre client principal. »
W : «Ah … et quand vous dites vous imposer …»
J : « Je suis obligé de prendre les devants, de mettre la pression sinon, il ne penserait pas à moi »
W : « et en faisant ça, il pense à vous comment … ? »
J : « … »
W : « Il a créé cette entreprise et en le faisant, il a aujourd’hui accès au fait de pouvoir trancher, orienter l’entreprise comme il lui semble bon de le faire, choisir ses employés et ses directeurs …
Croyez-vous qu’il dispose d’un espace suffisant avec vous pour se sentir libre de décider par lui-même ? »



Jean fait de même avec moi, il est très présent. Tout ce dont rêve un coach, il a envie que les choses bougent … Mais il en fait beaucoup, beaucoup trop, il n’accepte pas de laisser les choses se faire aussi, par elles-mêmes. Et depuis qu’il a commencé à travailler, souvent, il prend l’initiative de faire des pas.

Dans cette entreprise qui vend des solutions informatiques de haute technologie, sa place est stratégique et sa capacité à diriger ce service technique et commercial est essentielle.

Comme on peut rapidement le ressentir et le percevoir, sa posture est entrepreneuriale, mais elle est également étouffante, quelquefois.

Pour l’accompagner et le faire avancer moi même, j’ai besoin de lui renvoyer ce qui se passe là.

J’ai besoin avant tout d’être attentif à ce qui se joue en séance, le recevoir moi-même et l’analyser pour commencer. Puis interroger ce qui se répète, mettre au travail ce qui survient et dont l’évocation, en séance, renvoie à cette posture prise ailleurs. C’est un matériau utile pour le coaché.

Quelquefois, plus rarement, il m’arrive de rentrer dans le personnage que l’on attend de moi.

Jean m’appelle sur cette arène symbolique qui est la sienne, il attend que je sois cet ancien manager qui met la pression, soit, je prends le rôle. Quelque chose en moi prend ce rôle.

Pour moi, ce n’est pas un dérapage et quelquefois prendre la place que le coaché nous suggère peut être aidant dans le processus qui se vit.

Cela peut être agissant parce qu’être dans ce rôle c’est quelquefois permettre à la difficulté vécue par le coaché de se « déplier » entièrement au regard, de prendre sa forme entière.

Cela ressemble étrangement à ce que nous pouvons investir dans notre propre espace thérapeutique quand nous insistons lourdement en faisant réapparaitre l’un de nos symptômes.

En le faisant, nous ne savons pas pourquoi nous posons tel ou tel matériau mais le fait de le déposer est signifiant et ne survient que parce que le contre-transfert fonctionne.

Nous pouvons alors, par la suite, percevoir cette répétition qui est la nôtre et qui survient grâce à notre aptitude à mobiliser le thérapeute.

Évidemment, le coaché ne souhaite pas que se rejoue sa propre histoire. Histoire dans laquelle il a investi et qui représente quand même pour lui une forme d’équilibre qui, à défaut d’être confortable, lui est au moins familière.

Mais fondamentalement, si certains pas sont faits, ils ne le sont pas par hasard. Si le coaché est face à nous, que la démarche est initiée par l’entreprise c’est que l’ensemble des acteurs veulent que  ça change… et que le coaché veut accéder à autre chose.

Le coach qui, en même temps qu’il se laisse épouser par la forme de l’autre, celui qui pose problème au coaché, et par le travail continu d’élaboration qui est le sien, est attentif à plusieurs niveaux à ce qui se joue là et aux bifurcations qui peuvent se prendre pour le coaché. Et ainsi, il peut créer les conditions « pour que ça change », en mieux, et permettre au coaché d’atteindre une position qui le satisfait et qui est en accord avec les objectifs fixés au démarrage de l’action.

L’on serait quelquefois plus tranquille, en tant que coach, s’il existait des « méthodes » avérées… Qu’à une situation donnée, l’on puisse poser l’action qui s’impose … rêve d’expertise pour nous rassurer pendant les moments difficiles !

I Yalom dans « thérapie existentielle » quand il évoque S. Freud et sa patiente E. Von R. donne quelques éléments à ce sujet.

Il parle aussi du lâcher-prise nécessaire en même temps que de la créativité que nous devons convoquer dans notre travail. En tout état de cause, dans l’extrait que je vous propose, il est très loin de l’orthodoxie analytique telle que l’on peut la connaitre.

Évidemment, Yalom évoque Freud dans le champ thérapeutique. Nous pouvons en tirer quelques enseignements pour la pratique de coaching.

« En 1892, Sigmund Freud traita avec succès Élisabeth Von R. … Freud attribua la réussite de la thérapie à la seule technique de l’abréaction, à la levée du refoulement de certains désirs et pensées nocifs. Néanmoins, l’étude de ses notes frappe par la quantité innombrable de ses autres interventions thérapeutiques…Il encouragea E. à aller sur la tombe de sa sœur et à rendre visite à un jeune homme qu’elle trouvait séduisant. Il témoigna un « intérêt amical envers sa situation actuelle » et servit de médiateur auprès de la famille pour le compte de sa patiente : il reçut la mère de celle-ci et l’ « implora » de se montrer ouverte dans la communication avec la patiente, et de lui permettre, de temps à autre, de se confier à elle… Il contribua à desserrer l’étau financier qui étranglait la famille… Il la réconforta sans relâche lui assurant qu’elle n’était nullement responsable des sentiments non désirés et lui fit prendre conscience que son niveau de culpabilité …constituait une preuve irréfutable de sa haute moralité. Enfin, à l’issue de la thérapie, lorsqu’il apprit qu’Élisabeth se rendait au bal, se procura une invitation afin de la voir « tourbillonner dans une danse entrainante » … »

Et I. Yalom de rappeler qu’il existe bien, au-delà de ce que l’on a pu répertorier de la théorie thérapeutique des « secrets de cuisine » difficiles à décrire et à définir. En effet, comment qualifier et enseigner des aptitudes telles que la compassion, la sollicitude, la capacité à aller au-delà de soi, d’affecter le patient à des niveaux profonds ou – la plus insaisissable de toutes – la sagesse ?

Quelquefois, les coachs n’ont pas conscience de ce qui se joue au cours d’une séance et tout notre art, si cela en est un, est d’accepter cet état de fait, de lâcher-prise à cela et de continuer à œuvrer en étant habité de cette belle compassion et de toute la sagesse dont on pourra faire état !

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Commentaire(s) :

1. Par corine le 08/12/2009
c'est tellement juste tout ça je trouve ! merci de ces moments matinaux savoureux.
2. Par wadih le 09/12/2009
Merci Corine pour vos mots

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